TRAINING (2.5.1)

Le magazine du Forum Biodiversité Suisse sur la biodiversité est consacrée aux thèmes actuels dont les chercheurs et praticiens éclairent différents aspects. Une nouvelle édition paraît deux fois par an en français et en allemand.

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Éditorial

Lukas Berger
Lukas Berger
Lukas BergerImmagine: Andres Jordi
Immagine: Andres Jordi

« Puis la nuit fait un pas encore.
Tout à l’heure, tout écoutait.
Maintenant nul bruit n’ose éclore ;
Tout s’enfuit, se cache et se tait.
Tout ce qui vit, existe ou pense,
Regarde avec anxiété
S’avancer ce sombre silence
Dans cette sombre immensité. »
Victor Hugo

Je sors dans le jardin. Deux chauves-souris passent à quelques centimètres de ma tête. Instinctivement, je me baisse, et je ris de m’être laissé surprendre. Il est environ neuf heures et demie et la nuit commence à tomber. Je veux gagner le banc à l’arrière de la maison. Sous le noyer, un nichoir laisse échapper un vrombissement étouffé. Des frelons s’y sont installés. Ils me semblent plus bruyants et plus frénétiques que de jour. Je dois déjà faire attention au chemin que la pénombre engloutit peu à peu. Au loin, derrière les sapins, une jeune chouette hulotte bégaie ses strophes dans la nuit, elle doit encore apprendre son cri. La lune luit au-dessus de la colline, mais ce n’est qu’un mince croissant qui ne suffit pas à m’éclairer. Ici, les routes et les chemins n’ont pas de lampadaires et la lumière est rare aux fenêtres du voisinage. Pour un endroit du Plateau suisse, il fait particulièrement sombre.

Je m’approche doucement du banc de bois, je m’assieds et j’écoute. Les grandes sauterelles vertes font entendre leur chant dans les fourrés, le ruisseau gargouille dans le pré. Sur la route cantonale, les voitures passent en bruissant et laissent dans l’air du soir un sillon lumineux. Un paysan finit son labour de la journée à la lumière des phares. À l’horizon, vers l’ouest, un halo trahit la présence de la ville. Une moto gravit la côte en vrombissant, son cône de lumière serpente dans la forêt. Je lève les yeux et je m’étonne de voir autant d’avions se frayer un passage entre les étoiles en clignotant. Des dizaines de satellites parcourent le ciel. Tout ne s’est donc pas enfui et tu. La nuit, pourtant, ne perd rien de sa sombre immensité et de sa fascination.

Qui n’a jamais laissé ses pensées vagabonder dans le noir ? Qui n’a jamais admiré le ciel nocturne, l’infini ? La vision des étoiles qui ramène tout à sa dimension. Il est bon que nous n’ayons pas que le jour. Le monde qui s’apaise, ou du moins le pourrait. Et si nous nous asseyions plus souvent dans le noir pour laisser libre cours à nos pensées ? La nuit nous invite à abandonner l’agitation de la journée. À nous recentrer sur nousmêmes, en introspection. À réfléchir aux grandes questions fondamentales ou aux petits gestes qui nous feraient avancer. À espérer et à rêver d’une humanité réconciliée et en paix avec la nature.

Un insecte vient batifoler sur mon visage et me tire de mes pensées : un petit papillon de nuit. Je réalise à quel point nous en savons peu sur lui et ses congénères. Nous autres humains devrions laisser à la nuit sa part d’obscurité. Pour notre bien, et pour celui de tous les êtres qui en ont besoin pour vivre.

La lune a maintenant disparu derrière la colline. Tout est paisible, mais je frissonne soudain. Un petit vent s’est levé et les arbres murmurent un air inquiétant. Je quitte le banc et prends le chemin du retour. Aussitôt, je trébuche et lance un juron. Une ombre furtive s’échappe dans la forêt. Un chevreuil ? Un renard ? Seule une branche qui craque le trahit. Parvenu devant la maison, je laisse une dernière fois mon regard monter vers le ciel. À point nommé, une étoile filante traverse le firmament. Je fais un voeu. Vous devinez lequel …


Lukas Berger est chef du Forum Biodiversité Suisse.